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Martine Roffinella

 

- Extrait de Unes -

 

L'obscurité s'est abattue en quelques minutes dans la chambre. La peau blanche de Doris se découpe en pochoir sur les draps du lit. Nina dit : Comme tu es belle. Si belle qu'après toi, chacun ignorera le sens originel de la vie. Doris sourit : Tu ne veux pas voir mon visage se refléter sur tes seins ? Nina la laisse se faufiler sur sa poitrine. Lentement, d'une obsession à la fois angélique et rampante, elle aborde les chapeaux bruns, y dépose une pluie fine de salive, puis engage avec eux une danse lascive, virevoltant de l'un à l'autre, tétant leur nectar jusqu'à ce qu'ils forment deux pics incandescents, prêts à libérer leur vigueur. Elle y revient, chaque fois plus curieuse, car elle n'a pas tout lu sur ces dômes, pas tout appris du temps qu'elle désire inventer pour eux. Elle murmure : Question de saison, de Lune, de Petite Ourse ou de Terre trop ronde pour accueillir notre propre rondeur. Question d'espace à voler ou à détruire, question de murs à ériger ou de bombes à construire pour les ébranler. Question de vieillesse à attendre indéfiniment -puis elle est là. Trop tard. Les marques du plaisir subsistent où elles décident de s'implanter, sans autre espoir que d'avoir compris notre propre mouvement, notre unicité. Doris esquisse une petite moue. Nina demande : Veux-tu être ma femme ? Oui. Mais combien de temps, pour nous aimer sans limites ? Nina répète : Veux-tu être ma femme ? Doris délaisse son amante et s'allonge sur le lit : Oui.

D'un bond, Nina est sur elle.

Les deux sexes se reconnaissent, s'enchevêtrent, se fondent et se repoussent, jusqu'à l'enivrement douloureux. Doris résiste un moment. Son corps est presque circulaire, gambadant à l'intérieur de ses lignes. Elle crache, elle crie, elle griffe, zébrant le dos de Nina, qui garde de longues marques rouges. Qui es-tu ? crie Nina, plaquant les poignets de Doris sur l'oreiller. Qui es-tu ? Ta femme. Dis-le-moi encore. Ta femme. Qui d'autre ? Rien que ta femme. Doris se fait douce : Prends-la, ta femme. Jouis de ta femme. Chevauche-la bien. Nina valse sur son corps, son mont de Vénus, convolant en justes noces avec un pubis désormais accueuillant. Elle est ardente. Elle laboure de plus en plus fort, de plus en plus vite -et sa femme lui pétrit les fesses, sa femme l'implore de lâcher ses forces, de la vaincre, de l'étouffer, de la meurtrir; d'accéder dans un éclair flamboyant à l'ultime certitude de l'amour.

Je te vois, crie encore Nina. Les yeux fermés, je te vois. Sens-tu seulement comme je m'unis à toi ? Doris murmure : Je t'aime, je t'aime. Laisse-toi emporter, et emporte-moi avec toi. Dis-moi si tu sens. Oui, amour. Oui, ma dominante. Tu coules en moi comme un geyser. Donne-moi ta source chaude. Taris-la en moi. Nina se cambre, Nina tremble, Nina offre une prière rauque et profonde. Nina supplie : Jamais personne d'autre. Jamais.

Puis elle s'étourdit, les yeux grands ouverts, dans une complainte blessée. Corps cassé. Corps lourd. Corps malhabile. Presque honteux de se trouver là, accouplé au sexe de l'autre. Trop de bonheur, trop de douleur, souffle-t-elle dans le cou de Doris, juste sur un grain de beauté. Je t'aime, dit Doris. Combien de temps ? Tout le temps. Tout ? Oui. L'intégrale. Le résumé qui s'appelle Mort. Et après ? La biographie, les cendres, les fleurs à la Toussaint, notre histoire. Notre ? Oui. Notre. Que penses-tu faire d'autre ? Nina se détache peu à peu de la peau moite qu'elle vient de conquérir. Au loin, les glaciers de la ville lui renvoient des éclats pailletés, des moitiés d'enseignes, zébrées par les stores baissés, des prix de chambre d'hôtel bon marché, des menus avec café et digestif compris. Alors, notre. Mais il faudra tout prévoir. Le décider, tu comprends ? Doris s'amuse : Je n'ai pas envie d'y penser maintenant, mon aimée. Nina insiste : C'est maintenant que nous devons y penser. Sinon, qui de nous deux décidera la première ? Car il y en aura forcément une, n'est-ce pas. Une pour commander le souffle de l'autre et se donner le droit de l'interrompre. Nous partirons ensemble, voilà tout. Nina rit : Comment veux-tu que ce cri résonne à l'unisson ? Je jouis avec toi. Je jouis de toi. Quelle différence ? Nina se promène sur les hanches pleines de Doris. Elle veut y ranger ses phrases, y glisser ses humeurs jalouses; ses rebuffades exclusives. Elle creuse alors de petits tunnels pulpeux dans la chair, mimant un jeu de piste dont elle seule connaît l'issue. Elle devient fusée, météorite, rêve lacté qui plonge dans les étoiles, tête la première, les pupilles ahuries, lourdes comme du plomb. Ses ongles fins s'attardent sur les bords rebondis; en apesanteur. Elle les façonne à son désir, improvise des cratères, des récoltes de frissons pointus comme des cimes à force de repousser l'éclosion. Une aile se déploie; elle refuse de s'en approcher, de peur qu'elle noircisse. Elle dit : La différence est que tu voudras mourir la première. Elle soupire : Et que je ne pourrai pas mourir de toi. Doris s'alanguit. Les doigts habiles de Nina s'aventurent entre ses cuisses et elle aime les accueillir, ouverte, écartée, soumise. Ensemble, Nina, murmure-t-elle. Nous partirons ensemble. Entre maintenant, ma louve. Entre et nourris-toi bien. Tout ce que tu trouveras à manger, je l'ai gardé pour toi, ma dominante. Même la sueur, même ta propre salive qui loge si bien en moi. Mange, ma chérie. Gave-toi de ma jouissance. Doris ajoute : Nous grandirons, tu sais. Nous serons immenses.

 

 

Dernière mise à jour le Il y a 245 jours par JuliEnan

merci pour ce bel extrait, je vais acheter le bouquin .

vickam49 Il y a 245 jours - je n'aime plus

Très chaud, sans être vulgaire. Ca me laisse sans voix :)

ayla76 Il y a 245 jours - je n'aime plus